À lire
« C'est l'œuvre d'une vie qu'il nous est donné de découvrir, une vie de souffrance. Sous la forme de quelques cent-soixante courts textes, Chalamov écrit avec la plume du poète l'horreur des "camps de la mort blanche", les camps du goulag de la Kolyma où il a passé dix-sept années. D'une expérience au-delà des mots, l'homme tire une œuvre humble et magnifique. »
Ce qu’en dit l’éditeur
Les Récits de Varlam Chalamov, réunis pour la première fois dans une édition intégrale, retracent son expérience des camps de la Kolyma où se sont écoulées dix-sept années de sa vie. Ils représentent une construction complexe, qui séchafaude à travers différents recueils. Ce sont des fragments, qui doivent se lire comme les chapitres dune uvre unique, un tableau de la Kolyma. Chaque récit souvre sur une scène du camp. Il ny a jamais de préambule, jamais dexplication. Le lecteur pénètre de plain-pied dans lunivers du camp. Les premiers recueils, écrits peu après la libération, portent en eux toute la charge du vécu. À mesure que le narrateur séloigne de lexpérience, le travail de la mémoire se porte aussi sur la possibilité de raconter le camp. Certains thèmes seront alors repris et transformés. La circulation des mêmes motifs entre différents récits, différentes périodes, constitue à elle seule un élément capital pour le décryptage de la réalité du camp ; on y retrouve la grande préoccupation de Chalamov : comment traduire dans la langue des hommes libres une expérience vécue dans une langue de détenu, de crevard, composée de vingt vocables à peine ?
Les récits sagencent selon une esthétique moderne, celle du fragment, tout en remontant aux sources archaïques du texte, au mythe primitif de la mort provisoire, du séjour au tombeau et de la renaissance. On y apprend que le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. Cest un texte agissant. À 1inverse, la matière du camp, les objets du camp, la nature de la Kolyma, le corps des détenus, sont en eux-mêmes un texte, car le réel sinscrit en eux. Le camp aura servi à lécrivain de laboratoire pour capturer la langue des choses.
Le camp, dit Chalamov, est une école négative de la vie. Aucun homme ne devrait voir ce qui sy passe, ni même le savoir. Ce thème fait écho à la Connaissance inutile de Charlotte Delbo : il sagit en fait dure connaissance essentielle, mais acquise à prix trop élevé, une connaissance sur lêtre, sur létat ultime de lhomme. Cest désormais un savoir que lart ne saurait évincer.
« Les Récits de la Kolyma mettent en scène des hommes qui se trouvent dans un état extraordinaire, encore jamais décrit, lorsque lhomme approche dun état de trans-humanité. Ma prose fixe le peu de chose qui reste alors dans lhomme. Quel est donc ce peu de chose ? et connaît-il une limite, ou bien cette limite est-ce la mort, spirituelle et physique ? » (À propos de ma prose, 1971.)
Extrait du texte
Menu spécial
Après 1938, Pavlov reçut une décoration et une nouvelle affectation: le Commissariat du peuple aux Affaires Intérieures de la république Tatare. La voie était frayée: des équipes entières étaient affectées au creusement des tombes. La pellagre et les truands, lescorte et la dystrophie alimentaire faisaient de leur mieux. Lintervention tardive de la médecine sauvait ceux quon pouvait sauver ou plutôt ce quon pouvait sauver, car les gens sauvés avaient à jamais cessé dêtre des êtres humains. À la mine Djelgala de cette époque, sur un effectif de trois mille personnes, quatre-vingt-dix-huit allaient travailler, les autres étaient complètement ou provisoirement dispensées de travail, ou bien inscrites dans les innombrables OPé et OKa.
Dans les grands hôpitaux, on décréta une amélioration de la nourriture, et la formule de Traout « pour quun traitement réussisse, il faut nourrir les malades et les laver », connut une grande popularité. Dans les grands hôpitaux, on institua une alimentation diététique, avec plusieurs « menus » différents. Il est vrai quil ny avait pas beaucoup de diversité dans les produits alimentaires et que, bien souvent, un menu ne se distinguait presque pas dun autre, mais tout de même
Ladministration des hôpitaux fut autorisée à préparer pour les malades dans un état particulièrement grave des menus spéciaux, en dehors de lordinaire de lhôpital. Le nombre autorisé de ces menus spéciaux nétait pas élevé, un ou deux pour trois cents lits.
Le seul malheur, cétait que le malade à qui lon avait attribué un menu spécial (des crêpes, des boulettes de viande ou quelque chose dencore plus féérique), était déjà dans un tel état quil ne pouvait rien avaler et, après avoir léché sur sa cuillère un peu de lun ou lautre de ces plats, il détournait la tête, en proie à lépuisement de lagonie.
Par tradition, cétait son voisin de lit qui avait le droit de terminer ces restes royaux, ou bien le malade volontaire qui soccupait des plus atteints et aidait linfirmier.
Cétait un paradoxe, lantithèse de la triade dialectique. Les menus spéciaux étaient servis quand le malade navait plus la force de manger quoi que ce soit. Tel était le principe, le seul possible, qui servait de base à la pratique des menus spéciaux: on les octroyait aux hommes les plus exténués, les plus malades.
Aussi lattribution dun menu spécial était-elle devenue un signe menaçant, le symbole dune mort imminente. Les malades auraient dû redouter les menus spéciaux, mais à ce moment-là, la conscience de ceux qui les recevaient était déjà brouillée, et ce nétait pas eux qui avaient peur, mais les bénéficiaires du premier menu de léchelle diététique, qui avaient encore un jugement et des sentiments.
Chaque jour, le responsable de service de lhôpital se retrouvait devant cette question désagréable, à laquelle toutes les réponses paraissaient malhonnêtes: à qui attribuer aujourdhui un menu spécial ?
Il y avait à côté de moi un jeune garçon de vingt ans qui se mourait de dystrophie alimentaire, que lon appelait encore à lépoque « polyavitaminose ».
Le menu spécial se transformait en ce met que le condamné à mort peut commander le jour de son exécution, ce dernier désir que ladministration carcérale est tenue dexaucer.
Le garçon refusait la nourriture, il refusait la soupe davoine, la soupe dorge perlée, les flocons davoine, la semoule. Lorsquil refusa la semoule de blé, on lui attribua un menu spécial.
Le médecin était assis sur le lit du malade.
Tout ce que tu voudras, Micha, tout ce que tu voudras, on te le fera. Tu comprends ?
Micha esquissait un faible sourire heureux.
Alors, quest-ce que tu veux ? Du bouillon de viande ?
Non
fit Micha en secouant la tête.
Des boulettes de viande ? Des petits pâtés farcis ? Du fromage blanc avec de la confiture ?
Micha secouait la tête.
Alors, dis-le toi-même
Micha laissa échapper un râle.
Quoi? Quest-ce que tu as dit?
Des galouchki.
Des galouchki ?
Micha hocha la tête en signe dassentiment et retomba sur loreiller en souriant. De la poussière de foin sortait de loreiller.
Le lendemain, on prépara les galouchki.
Micha sanima, il prit une cuillère, attrapa une galouchka dans la gamelle fumante, la lécha.
Non, je nen veux pas, elle nest pas bonne.
Le soir, il était mort.
Le second malade à bénéficier dun menu spécial fut Viktorov, qui avait un cancer de lestomac présumé. On lui attribua un menu spécial pendant un mois entier, et les malades étaient furieux quil ne meure pas : on aurait donné le précieux menu à quelquun dautre. Viktorov ne mangeait rien, et finit par mourir. En fait, il navait pas de cancer, cétait lépuisement le plus ordinaire qui soit, la dystrophie alimentaire.
Quand on attribua un menu spécial au malade Démidov, après une opération de la mastoïdite, il refusa :
« Je ne suis pas le plus malade de la salle. »
Il refusa catégoriquement, et pas parce que le menu spécial était quelque chose deffrayant. Non, Démidov estimait quil navait pas le droit de prendre une telle ration, qui aurait pu être utile à dautres malades. Les médecins avaient voulu faire du bien à Démidov de façon officielle.
Voilà ce quétait le menu spécial.
Préface des Récits de la Kolyma par Luba Jurgenson
Quest-ce que la Kolyma ? Une presquîle de lest de la Sibérie, daprès les géographes. Une île, daprès ses habitants. (On dit bien « aller sur le continent » lorsquil sagit de se rendre sur la Grande Terre.) Une planète, selon les détenus, et même une « planète enchantée : douze mois dhiver, le reste, cest lété ». À en croire certains témoins, comme Evguénia Guinzbourg, qui a séjourné comme Chalamov dans les camps de la Kolyma, cest une région qui ne figure pas sur la carte, un lieu au-delà des confins du monde, un « toujours plus loin » qui est en même temps un « il ny a plus où aller », un nulle part.
La géographie concentrationnaire est une géographie mouvante. Aucune carte ne peut rendre compte du perpétuel déplacement des convois, de la circulation des bateaux, du mouvement des prisonniers dune zone à lautre, dun gisement à lautre. Même si on retraçait tous les itinéraires, si on dessinait toutes les routes, reste, à lintérieur de chaque convoi, de chaque brigade, une fluidité propre à la Kolyma : la migration dimmenses masses humaines au sein dune multitude qui ne se tarit pas.
Mais la Kolyma nest pas seulement une région, une planète, un trou noir. Elle est aussi un texte : lieu de la métamorphose du réel en langage, elle est cette marque qui sinscrit directement dans le corps et parle à travers le corps. Elle appose sa signature sur les visages, sur les membres. Une signature vouée à être perdue.
Dans quelle langue madresser au lecteur? Si je privilégiais lauthenticité, la vérité, ma langue serait pauvre, indigente. Les métaphores, la complexité du discours apparaissent à un certain degré de lévolution et disparaissent lorsque ce degré a été franchi en sens inverse. De ce point de vue, tout le récit qui va suivre est inévitablement condamné à être faux, inauthentique. Pas une seule fois je ne mattardai sur une pensée. Rien que de lessayer me causait une douleur vraiment physique. Pas une seule fois durant toutes ces années, je nadmirai un paysage : si je garde quelque chose dans ma mémoire, il sagit dun souvenir plus tardif. /.../ Comment me faire regagner cet état et dans quelle langue le raconter ? Lenrichissement de la langue, cest lappauvrissement de laspect factuel, véridique du récit.
Que cherche à nous dire Chalamov lorsque, luvre pratiquement achevée, il se tourne, une nouvelle fois, dans ses « Souvenirs », vers les événements déjà décrits souvent à maintes reprises pour les saisir encore, autrement, dans leur totalité, dans limpossibilité de cette totalité, dans leur absolue fragmentation, les saisir au présent, au passé ? Il y a deux textes, au moins, deux strates essentielles du témoignage : celui du réel, sombre, lacunaire, presque muet, inaccessible, et lautre, métaphorique, photographique et
inauthentique. Du premier, des échantillons sont livrés au gré des récits, et notamment dans « Sentence » où il est question des vingt vocables qui constituent la langue du détenu. Chacun forme à lui seul une phrase, plus, un fragment de vie du détenu, un moment de la journée. Ces mots ne se contentent pas de raconter, ils sont autant de prélèvements sur le réel. Ce sont des mots-objets, des mots avec lesquels on ne décrit pas la Kolyma, on vit la Kolyma. « La soupe est froide » nest pas un énoncé qui renvoie à un réel, cest ce réel même, le désespoir que le détenu porte dans son ventre. Et, inversement, la réalité de la Kolyma est à elle seule un énoncé, tout comme le sont les pierres, la rivière, le graphite du crayon noir qui inscrit les numéros sur les plaques que lon accroche au pied du détenu mort, lécharpe volée, le crachat qui gèle au vol, le faible bruissement du gel appelé « langue des étoiles » en iakoute (comment ne pas penser alors à Velimir Khlebnikov qui avait nommé ainsi la langue de la poésie universelle, mais qui ignorait la manière dont les poètes en feraient lapprentissage). La peau qui déserte les mains et les pieds dun prisonnier atteint de pellagre en formant un « gant » conservé dans du formol cette main dont les lignes portent en elles la Kolyma, nest pas la main qui tient la plume. Les deux textes sont comme deux peaux superposées : elles appartiennent au même homme, elles laissent les mêmes empreintes, elles sont traversées par les mêmes lignes du destin, mais lune ne peut tenir que le pic ou la pelle autour desquels les doigts restent douloureusement recourbés, tandis que lautre prend la plume. Pour témoigner, aussi, de la perte irrémédiable de létat dans lequel lexpérience a été vécue.
Cette superposition des deux peaux est peut-être la façon de montrer comment une uvre dart peut être aussi un document. La littérature russe est riche en uvres appartenant au genre du « otcherk ». Mais avec les Récits de la Kolyma le genre connaît son complet renouvellement, pour avoir intégré à la notion dévénement celle de limpossibilité de le dire, pour avoir détecté un noyau muet au sein même de lexpérience non pas pour une raison mystique, ni parce que limage de lévénement ferait défaut, comme cest le cas lorsquon parle de la Shoah , mais parce que le témoignage, comme lénonce Chalamov, passe par une traduction de la langue de lexpérience vers celle de lécriture, du mot-objet vers le mot-signe : une traduction entravée par un radical problème didentité.
Les héros des Récits de la Kolyma nont pas didentité. Pas de biographie, pas de couleur dyeux. Ils sont ce quils vivent. Leur personnalité nest pas construite au gré dun agir et des choix personnels, comme celle dun héros de roman ou dun narrateur dans une biographie classique, elle est issue des événements eux-mêmes. Au bord du non-être, ils sont, parce que quelque chose advient encore. Les Récits ne sont donc pas une mosaïque qui restitue un destin. Ils sont autant de fenêtres qui souvrent sur le monde de la Kolyma, sur un seul infini Récit du réel, pour éclairer, un instant, lémergence dun « je », dun être se dessinant au sein du corps collectif, sans continuité, sans prolongement, sans autre destin que la Kolyma elle-même. La construction de ce « je » ne se fait ni par la mémoire, ni par la perception, comme celle de la conscience classique, mais uniquement, par une ultime présence à ce qui est, présence sans cesse menacée deffacement.
Un « je » brisé, fragmenté, avons-nous dit, un « je » flottant, mouvant comme tout ce qui constitue le réel de la Kolyma, et qui ne doit pas être identifié en bloc avec le personnage de lauteur. Comment, toutefois, retracer litinéraire de Chalamov lui-même à travers le terrain labyrinthique de luvre ? Il faut bannir dabord toute lecture chronologique. La succession temporelle est brouillée à dessein, à lintérieur dune stratification en recueils qui obéit à la logique de la mémoire. Élaboré en une vingtaine dannées, lédifice des Récits compte, parmi ses matériaux de construction, le temps qui sest écoulé entre lexpérience et le moment de lécriture, une mémoire humaine qui, à mesure que lon séloigne de lévénement, a tendance à se prendre elle-même pour objet. Si les premiers récits ont véritablement valeur de photographies prises sur le vif, dimages qui se détachent directement du corps, les textes plus tardifs constituent un document non plus seulement sur les événements, mais aussi sur la manière dont ceux-ci ont été conservés sur les bandes de la mémoire et sur leur surgissement. Chalamov procède en donnant au texte une stratification complexe qui mime celle de lexpérience, construisant, au gré des recueils, les couches géologiques du souvenir. Léloignement par rapport à lévénement initial, à limage restituée, ne constitue pas un affaiblissement du réel, mais crée une nouvelle réalité, une réalité psychique dont le rapport à lévénement premier nest pas celui dune chose à son image, mais celui dune blessure à sa cicatrice.
Construit selon le modèle dun chemin tracé dans la neige vierge, ainsi que le suggère le premier récit, « Sur la neige », le témoignage nen suit pas pour autant une ligne droite, mais senroule imperceptiblement en cercles concentriques. Le lecteur qui parcourt lespace chalamovien sera amené à lire à plusieurs reprises les mêmes épisodes, tout comme un voyageur perdu dans un désert de neige voit passer les mêmes repères. Retraçons toutefois ici les éléments essentiels de ce parcours.
Le périple concentrationnaire de Chalamov commence avant la Kolyma. Arrêté la première fois en 1929 pour avoir diffusé le texte de Lénine connu sous le nom de « Lettre au Congrès » (appelé aussi, fréquemment, « Le Testament de Lénine »), Chalamov purge sa première peine dans un des camps de travail de Vichéra, décrit dans un recueil du même nom (Verdier, 2000). Ce recueil, bien que relatant une première expérience, constitue la strate la plus tardive de luvre. La Vichéra est néanmoins présente dans plusieurs textes des Récits de la Kolyma (notamment, dans « Première dent »). Chalamov a assisté aux débuts de la Kolyma, et cela avant même sa seconde arrestation en janvier 1937. Cest Berzine, le chef des camps de Vichéra, qui sera chargé du Dalstroï, lun des grands chantiers de la Kolyma. (v. « Pendu à létrier », 1967, recueil Résurrection du mélèze). Pendant le premier séjour de Chalamov au camp, ses parents, restés sans moyens de subsistance, connaîtront une extrême pauvreté. Dans le récit « La croix » (1959, recueil LArtiste de la pelle) on voit un prêtre aveugle découper à la hache sa croix en or afin de se procurer de la nourriture. Après son retour à Moscou en 1932, Chalamov reverra ses parents, puis assistera à leurs funérailles.
Au moment de sa seconde arrestation, il est marié, père dune petite fille, auteur de quelques récits publiés et dautres, inédits, qui seront probablement détruits par sa famille. Condamné à une peine de cinq ans selon larticle 58, sigle KRTD (activité contre-révolutionnaire trotskiste) il est envoyé à la Kolyma. Son arrivée à la mine Partisan en automne 1937 précède de peu la disgrâce de Berzine (arrêté en décembre 1937 et fusillé en août 1938) et la nomination de Pavlov au poste de chef du Dalstroï. Cette époque est connue sous le nom de la période Garanine, ou Garaninchtchina : les camps de la Kolyma deviennent alors des camps dextermination (v. le récit « Comment cela a commencé », 1964, recueil LArtiste de la pelle). Des centaines de personnes sont fusillées chaque nuit sur ordre du colonel Garanine. Chalamov survit, mais la faim et les journées de travail de seize heures sur les gisements aurifères lont transformé en un « crevard » en russe « dokhodiaga », littéralement, celui qui est au bout , mot qui désigne un état humain particulier, entre la vie et la mort. Il doit probablement sa survie à son écriture calligraphique (devenue plus tard quasiment illisible à cause de la maladie de Ménière). Convoqué chez un juge dinstruction après le travail, il transcrit des documents une fois par semaine. En échange, il ne reçoit ni cigarettes ni pain, juste lautorisation de ne pas travailler ce jour-là. Une fois, en sa présence, le juge dinstruction jette au feu lun des dossiers : le sien. Cest le dernier cadeau dun condamné à un autre condamné. Ce juge sera bientôt fusillé lors dune purge (v. « Lécriture », 1964, recueil LArtiste de la pelle).
En décembre 1938 Chalamov est conduit à Magadane pour être interrogé dans le cadre dune « affaire des juristes » fabriquée de toutes pièces, qui vaut à tous les inculpés une condamnation à mort. Il est sauvé in extremis : le fonctionnaire chargé de laffaire est lui-même arrêté (v. « Le complot des juristes », 1962, recueil Récits de la Kolyma).
Il se retrouve alors, à Magadane, parmi les détenus dune immense baraque de transit, décrite dans le récit « La quarantaine » (1959, Récits de la Kolyma). De là, quelques mois plus tard, il sera transféré dans une prospection géologique sur le lac Noir, puis sur un gisement aurifère de la région dArkagala. En 1942, sa peine est prorogée jusquà la fin de la guerre. Pour non-réalisation systématique de la norme, il est envoyé au camp disciplinaire de Djelgala où en 1943 un nouveau procès lui sera intenté, pour avoir dit que Bounine était un grand écrivain russe (v. « Mon procès », 1960, recueil Rive gauche). Paradoxalement, cette nouvelle condamnation contribuera à le sauver. Dans son dossier le sigle meurtrier KRDT (activité contre-révolutionnaire trotskiste) est désormais remplacé par lalinéa 10, (propagande anti-soviétique), bien moins lourd de conséquences et qui lui permit plus tard daccéder aux cours daide-médecin créés à Magadan, fermés à tous les autres alinéas de larticle 58.
Après le procès à Iagodnoïe, Chalamov travaille dans une « mission de vitamines », au ramassage des aiguilles de pin nain considérées alors (à tort) comme un traitement efficace contre le scorbut (v. « Campos », 1956, Récits de la Kolyma). Il effectuera ensuite un séjour à lhôpital de Belitchié, sa diarrhée due à la pellagre ayant été heureusement confondue avec la dysanterie, officiellement reconnue comme cause dhospitalisation (v. « Le gant », recueil Le Gant ou KR-2).
En 1945, Chalamov est envoyé dans un camp où les prisonniers nayant pas rempli la norme ne reçoivent pas de pain. Il le quitte à pied et rejoint Iagodnoïe (v. « Ruisseau-diamant », recueil LArtiste de la pelle). Jeté au cachot, il nest cependant pas jugé pour évasion, étant donné sa toute récente peine de dix ans, mais envoyé de nouveau à Djelgala. Ce retour au gisement disciplinaire est décrit dans les récits « Lartiste de la pelle », 1959 et « Une ville sur la montagne », 1967, Résurrection du mélèze.
Au printemps 1946 le camp de Djelgala est évacué pour recevoir les prisonniers de guerre soviétiques arrivés dItalie (v. les récits « Le dernier combat du commandant Pougatchev », Rive gauche, 1959 et « Le procureur vert », 1965, LArtiste de la pelle). Au camp de transit de Soussoumane, Chalamov parvient à contacter le médecin Pantioukhov qui lui sauvera finalement la vie en lui donnant une recommandation pour les cours daide-médecin (v. « Dominos », 1959, Récits de la Kolyma et « Les cours », 1960, LArtiste de la pelle).
Libéré en 1951, Chalamov doit rester en qualité daide-médecin à lHôpital Central de Debine, sur la rive gauche de la Kolyma (v. les récits : « La cascade », 1969, Résurrection du mélèze, « Le permafrost éternel », 1970, Le Gant ou KR-2). À cette époque, il commence à écrire des poèmes (v. « Le sentier », 1967, Résurrection du mélèze). Il envoie son premier cahier à Boris Pasternak. Celui-ci lui répondra par une lettre chaleureuse et encourageante (v. « La lettre », 1966, Résurrection du mélèze) que Chalamov ira chercher à cinq cents kilomètres, à travers les neiges de la Kolyma.
En novembre 1953, huit mois après la mort de Staline, Chalamov obtient la permission de quitter la Kolyma (v. « À la poursuite dune fumée de locomotive » et « Le train », écrits en 1964, recueil LArtiste de la pelle). Il vient à Moscou pour quelques jours afin de rencontrer sa femme et Pasternak. Le droit dhabiter Moscou lui est refusé : il sinstalle dans la région de Kalinine, non loin de la capitale. Il rompt alors avec sa femme, Galina Ignatievna Goudz, qui la pourtant attendu durant toutes ces années. Déportée au Kazakhstan après larrestation de Chalamov, celle-ci a officiellement divorcé de son mari en 1947 afin dobtenir lautorisation de regagner Moscou. Elle exige de Chalamov quil ne révèle rien de son expérience des camps à leur fille, quelle a élevée dans lesprit du parti et la haine des ennemis du peuple. Plus, elle lui suggère de tout oublier pour retrouver une vie « normale ». Cest compter sans sa vocation décrivain : ce qui lui reste de vie ne sera désormais que souvenir travail conscient de la mémoire.
La Kolyma, terre des métamorphoses, remet en cause lexistence même de la matière organique et transforme le détenu en un homme minéral.
Lorsque toutes les pertes ont été consommées, lorsque lhomme a franchi toutes les étapes du dépouillement, il se trouve réduit à une certaine quantité de matière, dos et de muscles. Il nest alors plus que matière quantifiable, et létincelle de vie qui lanime encore est fonction du poids de ce qui lui reste de chair. Il est perçu et se perçoit lui-même comme de la chair illégitime parce que vivante, mais susceptible de se figer, de se « pétrifier ». La mort, simple passage de la matière à létat inanimé, est fonction de grammes en moins.
À la Kolyma, cest la pierre qui est la mesure de toute chose, létat primordial et final de la matière. La pierre, la neige, le ciel, la mer, les arbres, les animaux et les humains ne sont que les différents états dune masse universelle, taillés dans le même matériau originel, excrétions dun monde indifférencié, figé par le froid. Lhomme révélé par les camps, lhomme-limite, est un homme « minéral », une excroissance à la surface homogène du monde. Lorsquun caillot de matière humaine est traversé par une pulsion de vie, ce nest pas à lespèce quil se voit renvoyé, mais plutôt à son essence minérale, à la matière indifférenciée, à lêtre à létat pur. « Lhomme vit par la force des mêmes principes qui font que vivent un arbre, une pierre, un chien ». (« La quarantaine »).
Lobjet et lanimal, témoins silencieux, sont lincarnation métaphorique de la part silencieuse de lhomme, de sa part innommée.
La pensée, cest de la matière encore, sa présence dans lhomme se fait sentir par une douleur, comme sil sagissait dun muscle endommagé, son mouvement est perceptible. Lâme aussi est taillée dans le même matériau. À linverse, le minéral, la pierre prennent lapparence du beurre. La pierre est ici à létat liquide, comme au commencement du monde.
Le monde du camp est le monde de linvolution de la matière. Le processus qui sopère ici est celui de la métamorphose alchimique à lenvers. Lhomme minéral est contenu dans les sols de la Kolyma au même titre que le sont les métaux précieux.
Au cours de cette marche à reculons sur léchelle de lévolution, le corps rejoint le statut dexcrément, dobjet « jetable ». Dans le laboratoire infernal lor, aboutissement traditionnel de la quête alchimique, perd son âme, sa valeur symbolique délément spirituel, devient une matière vile et inféconde, morte. Présent sous forme de pépites dans leau ou la pierre, il les dégrade. Au lieu de donner la vie il tue, ou bien il est ce résidu récupéré après le décès, ce superflu du corps qui doit encore être ôté : perte doublée de profanation.
Léparpillement des faits biographiques crée une structure répétitive. Or les épisodes relatés plusieurs fois ne le sont jamais de la même manière. Un même épisode se trouve souvent attribué à des personnages différents ou survient dans des situations différentes. Ainsi, dans le récit « Tâche individuelle », Dougaïev, un jeune détenu, est fusillé pour navoir pas réalisé la norme. Mais en lisant un autre récit, « Oraison funèbre » (1960), on comprend que cette épreuve a été vécue par Chalamov lui-même. « Ce quest une tâche individuelle, je le raconterai ailleurs » : cette parenthèse, qui renvoie à linstance de lécriture, autorise une lecture biographique, dautant plus que le récit « Tâche individuelle » (1955) est alors déjà écrit. Chalamov utilise lépisode pour illustrer les exécutions de 1938, mais dans sa propre vie, lépisode analogue survient plus tard, ce qui explique quil en réchappe, alors que Dougaïev, lui, est fusillé. Dougaïev apparaît ainsi comme lune des hypostases de lauteur : son double mort. On peut étendre ce mécanisme à de nombreux cas de répétition chez Chalamov : tout au long de luvre, on trouve des couples de personnages, héros de scènes semblables ou coéquipiers, dont lun meurt, lautre reste en vie. (Parmi ces personnages, Krist, Goloubbev et Andreïev sont manifestement des hypostases du « je » de lauteur.) Ou encore, des personnages identifiés par un objet possédé par eux et inévitablement perdu, comme lécharpe dans les récits « Mai », « Juin », « Ruisseau-Diamant » etc.
Dans le récit « Les baies » le gardien qui tue Rybakov déclare sans ambages au narrateur : « Cest toi que je voulais tuer. » Un autre personnage de double apparaît dans le récit « Lacadémicien ». Le journaliste Goloubev vient demander une interview à un mathématicien. Celui-ci affirme avoir souvent vu sa signature dans les revues scientifiques des années 1930. « Non, cest un autre Goloubev », répond le journaliste. « Le Goloubev en question est mort en 1938. » À la fin de la nouvelle on voit le journaliste enfiler son manteau à grand-peine : les articulations de son épaule ont été déchirées lors dun interrogatoire en 1938. Il y a substitution : le journaliste aurait dû mourir, mais cest un autre Goloubev qui est mort. Nous savons que Chalamov lui-même na survécu que par miracle à lannée 1938. Mandelstam une autre figure de double est mort en 1938.
Celui qui meurt et celui qui témoigne de sa mort ne forment en fait quun seul personnage. Chalamov restitue ainsi la mort en direct. Lhésitation entre plusieurs variantes du récit, est un des procédés de la prose chalamovienne qui rappelle que lauteur est vivant puisquil tient la plume.
En décrivant la mort du poète Mandelstam dans « Cherry-Brandy » Chalamov parle en fait de la sienne. Tout au long des récits, le Survivant quil est apparaît plutôt comme un revenant, un personnage qui a traversé la mort. « La vie affluait en lui puis se retirait, et il se mourait. Mais la vie revenait encore, ses yeux souvraient, des pensées jaillissaient. Seuls les désirs ne venaient pas ». On peut comparer ces lignes à celles des « Souvenirs » : « Je ne me souviens pas davoir éprouvé un quelconque désir à lépoque, à part manger, dormir, me reposer. »
La création dun double qui meurt permet de raconter la descente au tombeau. « Ici lauteur a tenté dimaginer, à laide de sa propre expérience, ce que Mandelstam a pu penser et sentir au moment de la mort, cette grande égalité des droits entre la ration de pain et la haute poésie, cette immense indifférence, ce calme que procure une mort par la faim qui diffère de toutes les morts « chirurgicales » et « infectieuses », dira-t-il dans lessai « Au sujet de ma prose ». À la création de ce texte préside le désir, la nécessité de « mettre une croix sur une tombe ». Il ne sagit pas dun texte sur Mandelstam. Tout comme « Oraison funèbre » et certains autres, le récit nest pas un texte « au sujet de quelque chose », il est lui-même un « quelque chose », une sépulture pour les morts anonymes du Goulag.
Ce jeu des doubles est magnifiquement illustré dans lapparition, très discrète, dun personnage au sourire effrayant, que croise le poète dans le récit « Cherry-Brandy » : un homme qui a déjà connu la Kolyma et qui garde le silence, ne pouvant révéler aux hommes encore vivants ce quest la mort. Ce personnage nest autre que Chalamov lui-même (on le comprend en lisant le récit « La quarantaine »).
Le héros chalamovien chemine à travers des morts successives quil absorbe, qui sagglutinent en lui : des morts non pas potentielles, mais réelles, vécues, traversées. Le temps du camp est construit à partir de ces morts accumulées, il est fait de toutes ces disparitions à soi. Les morts absorbés par le héros principal (mangés par lui, est-on tenté de dire voilà qui rejoint le thème du pain dautrui, les baies de Rybakov récupérées par son camarade, la ration de Mandelstam volée par ses voisins de baraque) finissent par créer la sensation que lon sadresse au lecteur « de profundis ».
Chalamov utilise le personnage de double pour lauthentification dune expérience terrifiante, comme preuve palpable dun séjour au tombeau.
Le film de la mémoire se déroule à linfini pour peu que Varlam Chalamov se trouve seul dans une pièce où il peut déclamer, crier, pleurer. Une pièce chauffée, car pour penser au froid de la Kolyma, il doit rester au chaud. Le froid est présent à la mémoire du corps par toutes les saisons. « Mes récits naissent dune impulsion sonore », dit Chalamov, dévoilant ce que son écriture a de poétique, même quand elle se réalise sous forme de prose. Et aussi : « Il ny a pas eu de brouillon pour les récits de la Kolyma. Les brouillons sont enfouis profondément dans linconscient ». Les cahiers décolier dans lesquels il a écrit la plupart de ses récits, au crayon, laissent apercevoir très peu de ratures, comme si en effet les textes lui avaient été dictés.
Ces textes, pour la première fois, sont proposés au lecteur français dans une version intégrale. Puzzle dont cette édition restitue les pièces manquantes, luvre de Chalamov est à lire comme un ensemble séchafaudant autour dune expérience fondamentale : celle du vide, du silence, la perte irrémédiable dun certain état de lhomme et du langage.
Ce qui est perdu, dans le témoignage, cest ce brouillard dans lequel se meut le prisonnier épuisé et dont il ne sort que lorsquil a été, par miracle, admis à lhôpital ; cest le silence qui survient lorsque la plupart des mots ont été oubliés et que lon ne les cherche pas, quon ne ressent aucun manque. Ce qui ne peut être dit, cest cet état où « je » est synonyme de « celui qui vit encore ». La mort vécue en direct est une mort collective, un manque à soi-même répliqué à linfini.
Les sujets des Récits échappent à lopposition entre fiction et document. Ils senracinent dans le mythologique, élaborés sur le modèle des motifs du conte merveilleux. Ce sont des épisodes avec une forte composante archétypale, susceptibles de migrer dun recueil à lautre, enrichis de nouveaux détails et formant des combinaisons différentes. On peut en retrouver certains chez dautres écrivains traitant des camps soviétiques, parfois chez des auteurs ayant parlé des camps nazis (le motif du pain volé dans LEspèce humaine de Robert Antelme, celui de lexamen de chimie dans Si cest un homme de Primo Levi, celui du poème récité au moment de la mort, dans LÉcriture ou la vie de Jorge Semprun). Dautres sont spécifiquement soviétiques, comme celui de « lédition des romans » pour les truands.
La problématique de la chose et de lêtre chez Chalamov renvoie à la question éthique essentielle, celle de lhumain. Il est une vérité qui ne saurait être éludée : tous les systèmes intellectuels et les genres littéraires qui placent lhomme au centre de leurs préoccupations sont invalidés par lexpérience du camp. Si un irréductible demeure et tous les textes, même les plus désespérés, semblent en faire état il se place, manifestement, non pas là où lon sy serait attendu, dans le lieu du spirituel, du sublime, des sentiments damour et damitié, mais bien souvent là où lhomme rejoint lanimal, le végétal, le minéral, là où la vie gît à létat pur. Les sujets chalamoviens puisent à une source archaïque. Le récit primitif de la descente au tombeau, de la mort provisoire et de la renaissance est ici converti en une langue capable de raconter, de la manière la plus adéquate, la réalité moderne des camps.
Biographie
Varlam Chalamov est un écrivain et poète soviétique né en 1907 à Vologda et mort en 1982. Il est notamment l’auteur des Récits de la Kolyma.
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