KERTESZ IMRE
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Un autre KERTESZ IMRE Éditeur : ACTES SUD EDITIONS(7427) Date de parution : 10/11/1999 Rayon : LITTERATURE EUROPE CENTRALE Format : Broché Disponibilité : Sur commande - expédition d'ici 10 jours EAN13 / ISBN : 9782742723874 $ Can : 27.75 $ US : 26.78 Euros : 20.51
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Ce qu'en dit l'éditeur
Chronique d’une métamorphose : c’est ainsi qu’Imre Kertész a choisi d’intituler le journal qu’il a tenu entre 1991 et 1995. Ecrivain de l’ombre pendant quarante ans, Imre Kertész est désormais un personnage public dont les textes sont lus à travers le monde. Doublement traumatisé par l’expérience concentrationnaire puis par la mise au ban stalinienne, il se confronte, depuis l’effondrement du communisme d’Etat de la Hongrie, aux conséquences de l’inédite liberté qui lui est enfin échue. Aujourd’hui on lui demande d’être l’éternel témoin et garant de la mémoire de l’Holocauste, on l’invite en Allemagne, en France, en Italie, à Vienne et à Tel-Aviv. Lui-même, à soixante-dix ans, a voulu visiter des lieux de son passé ou découvrir enfin le visage réel d’une Europe qu’il n’avait jusqu’alors appréhendée qu’à travers son immense érudition. Sous l’influence de Wittgenstein qu’il traduit, Imre Kertész se rencontre et se cherche. Qu’est-il devenu ? Qu’est devenu le monde ? C’est en écrivain que Kertész transforme en autant d’illuminations, et surtout en véritables morceaux de survie, ces questions auxquelles se mêlent rêves et souvenirs, choses vues et expériences marquantes. EXTRAIT Chronique d’une métamorphose : c’est ainsi qu’Imre Kertész a choisi d’intituler le journal qu’il a tenu entre 1991 et 1995. Ecrivain de l’ombre pendant quarante ans, Imre Kertész est désormais un personnage public dont les textes sont lus à travers le monde. Doublement traumatisé par l’expérience concentrationnaire puis par la mise au ban stalinienne, il se confronte, depuis l’effondrement du communisme d’Etat de la Hongrie, aux conséquences de l’inédite liberté qui lui est enfin échue. Aujourd’hui on lui demande d’être l’éternel témoin et garant de la mémoire de l’Holocauste, on l’invite en Allemagne, en France, en Italie, à Vienne et à Tel-Aviv. Lui-même, à soixante-dix ans, a voulu visiter des lieux de son passé ou découvrir enfin le visage réel d’une Europe qu’il n’avait jusqu’alors appréhendée qu’à travers son immense érudition. Sous l’influence de Wittgenstein qu’il traduit, Imre Kertész se rencontre et se cherche. Qu’est-il devenu ? Qu’est devenu le monde ? C’est en écrivain que Kertész transforme en autant d’illuminations, et surtout en véritables morceaux de survie, ces questions auxquelles se mêlent rêves et souvenirs, choses vues et expériences marquantes. Extrait 1991, c’est l’automne sur la berge froide du Danube, le soir qui tombe inonde de sa couleur acide de pomme verte le mensonge grandiloquent des palais défraîchis de Pest. Tout en moi est immobile, profondément endormi. Je remue mes sentiments et mes pensées comme une benne de goudron tiède. Pourquoi est-ce que je me sens tellement perdu ? A l’évidence parce que je suis perdu. Tout est faux (par moi, par mon truchement : mon existence fausse tout). Le fait que le vide (mon vide intérieur) suscite un sentiment de culpabilité permet peut-être de tirer une conclusion quant au commencement. L’angoisse a précédé la Création ; l’horreur du vide est un état de fait éthique. Hier, lors d’une espèce de conférence fort bête sur le thème fort bêtement défini comme Hungarian-jewish coexistence, un vieux monsieur s’est précipité vers moi, il avait le visage empâté et amorphe, il perdait ses cheveux par plaques comme les sièges élimés de certains canapés de velours : pas un de ses traits ne m’était familier. A ma grande surprise, il se jette sur moi et m’embrasse, puis se présente : c’est un ami que je n’ai pas vu depuis trente-cinq ans. Il vit à l’étranger. Il a entendu parler de moi, il lit mes livres. Il dit ne pas comprendre ma "métamorphose". Autrefois il n’avait rien remarqué de particulier, je ne laissais pas paraître de "capacités supérieures", disons. Je me suis un peu excusé pour cette évolution inattendue, mais ses paroles m’ont vraiment bouleversé. J’ai toujours eu tendance, et aujourd’hui pas moins qu’avant, à me considérer comme un Jedermann* qui, en tout cas d’un certain point de vue, n’a pas ménagé sa peine, surtout en ce qui concerne la lucidité. Quelles sont mes "capacités supérieures" ? Je n’ai pas suivi l’unique inspiration de ce pays : le chant incessant des sirènes du suicide spirituel, intellectuel et, pour finir, physique, ce qui dénote une certaine vitalité. Néanmoins, considérer ce minimum comme une victoire relèverait non seulement d’une grave imprudence mais surtout d’un manque total de lucidité. Qu’est-ce qui a changé avec le "changement" ? Il n’y a plus d’exploitation ? J’ai été sauvé de moi-même ? On m’a simplement rendu la conditio minima, ma liberté individuelle — la porte de la cellule où j’ai été enfermé pendant quarante ans s’est ouverte, certes en grinçant, et il se peut que cela suffise à me perturber. On ne peut pas vivre sa liberté là où on a vécu sa captivité. Il faudrait partir quelque part, très loin d’ici. Je ne le ferai pas. Alors il faudrait que je renaisse, que je mue — mais pour devenir qui, pour devenir quoi ? Il pleut. Un homme et une femme attablés dans un café, il lui explique quelque chose, quelque chose d’inexplicable. Il voudrait mettre un terme aux tentatives de bonheur qui échouent sans cesse. Il est las de la poursuite du plaisir sur les fausses routes de promesses qui ne mènent à rien. Il ne s’agit pas d’une autre femme, non, loin de là. Il s’agit de la liberté. Remonter à la surface, sortir du tourbillon trouble des relations qui se succèdent depuis des années. Il en a assez de reconnaître dans chacune de ses relations ses propres insuffisances. Il entrevoit une vie brève, intense, créative. La fidélité, les devoirs accomplis à contrecœur nourrissent le feu d’une perpétuelle dépression. Ce feu est froid comme la glace mais animé d’une grande satisfaction. "Was wussten sie, wer er war" — personne ne sait qui il est et il souhaite qu’on le laisse seul avec ce secret. Le visage de la femme qui l’écoute. A présent, elle devrait se lever, se dresser fièrement et s’éloigner avec un sanglot péniblement ravalé. Elle ne bronche pas. Alors c’est lui qui devrait se lever d’un bond, l’embrasser furtivement sur les yeux et sortir du café. Mais non, il ne le fait pas. Il demande l’addition, paie. Ils se lèvent en même temps. A travers la vitre fouettée par la pluie, on les voit sortir dans la rue. Il ouvre un parapluie. Ils font quelques pas côte à côte, puis elle se pend à son bras, après quelques hésitations leurs pas s’accordent. Venant de la porte, un léger courant d’air balaie la salle comme le ricanement fugace de l’inutilité. Il pleut. D’anciens dirigeants du parti s’expriment à la télévision. Ils "croyaient" au parti. Ils "croyaient" que des "erreurs", des "fautes" s’étaient produites, mais par exemple, ils "croyaient" que "Staline ne savait rien" de tout cela. Etc. Mais n’allez pas croire qu’ils ne mélangeaient pas ces lieux communs avec des faits réels, leur "foi" avec d’authentiques pensées ou sentiments. La leçon qu’on peut en tirer est que ces hommes ont consacré leur vie à un mauvais usage du langage. Mais aussi, et c’est déjà plus grave, ils ont promu ce mauvais usage au rang de consensus. Après leur départ, ils ont laissé derrière eux des estropiés du mauvais usage de la langue qui ont à présent un besoin urgent de secours moraux, comme si, pareils à des lambeaux de papier, les mots qui ont perdu leur sens nous montraient d’un coup leurs blessures morales. Où que je regarde, je vois cliqueter des prothèses morales, toquer des béquilles morales, rouler des fauteuils moraux. Il ne s’agit pas d’oublier une époque comme on oublie un cauchemar : car ce cauchemar, c’était eux ; s’ils veulent vivre, ils devraient s’oublier eux-mêmes. Et en réalité personne n’a cherché à savoir si, après une longue mort, il était encore possible, encore séduisant de vivre. Qui a déjà ressuscité — non pour en proclamer le miracle mais seulement pour vivoter, fondamentalement pour faire la même chose qu’avant (pour rien) et sans se rendre compte de l’événement de la résurrection ? Peut-on imaginer Lazare dans le rôle de Chaplin ? Le vent humide et dévorant des tragédies hurle. La terre tremble, le ciel s’ouvre. Soudain, les hommes changent, s’effondrent, vieillissent. Le souffle de l’enfer a emporté les couleurs de leur visage. Des silhouettes blanches et grises, des cadavres marchent dans les rues. Métamorphoses de l’apocalypse. En passant sur la place Vérmezö, à côté de la statue de Béla Kun barbouillée d’étoiles juives, j’ai soudain compris que ce que, dans ma jeunesse, je prenais pour de la lâcheté, de la bêtise, de l’aveuglement et — en fait — une variante inconcevablement tragicomique du suicide, était en réalité une sorte d’impuissance qui se transforme en dignité. Il y a quelque chose de digne à exécuter un ordre de meurtre et à subir avec un certain sang-froid le fait d’être désigné et massacré. Le confort — celui de la victime — a quelque chose de grandiose. En ce qui me concerne : je soupçonne déjà que je ne bougerai pas d’un poil, tout au plus mon dégoût va-t-il s’accroître. Une longue vie nous réserve de plus en plus de surprises — des surprises que nous nous faisons à nous-mêmes. "Nous devons accepter notre existence aussi largement qu’il se peut" : Rilke. Kafka : "Il me faut beaucoup de solitude, ce que j’ai accompli n’est qu’un succès de ma solitude." Nietzsche : "Le pathétique de la distance…" Quelle devrait être la vie ? Mystère insondable (pour moi). Hier soir dans mon lit, je me suis longuement efforcé d’imaginer mon inexistence. Le néant subjectif. Je me suis presque senti glisser hors de mon corps — mais l’aventure s’est terminée là. Dès que je quitte l’enveloppe, le contenu disparaît ; tout s’arrête. Je suis lié à la vie à la mort à mon corps, ce lieu commun est parfois à peine croyable. Croire que ma vie m’appartient serait une erreur. Mais la négliger, la laisser se gâcher, s’égarer serait une erreur plus grande encore. Cette vie m’a été confiée — je ne demande pas par qui, puisque je connais la réponse, tout comme je sais que la question est erronée ; je peux m’appuyer seulement sur ma propre et indiscutable sensation de responsabilité (en tant que seule expérience sensible). J’entretiens une relation de réciprocité avec ma vie. Cette relation s’appelle assujettissement. — S’il n’y avait que cela, tout irait bien. Mais quel fragment de cette vie éclatée peut-il se dire "je" ? "Je" : une fiction dont nous pouvons tout au plus être les coauteurs. "Je est un autre." (Rimbaud.) "9 avril 1951. "Sais-tu que tu t’appelles L. W. ou le crois-tu seulement ?" Est-ce là une question pourvue de sens ?" (Wittgenstein, De la certitude.) Que pouvais-je bien faire le 9 avril 1951 ? Il y a quarante et un ans et demi ? Je crois que je travaillais aux ateliers de construction MAVAG, en tant qu’intello déclassé. Savais-je, ou croyais-je seulement m’appeler I. K. ?
Commentaires du libraire
Journal intime retraçant le cheminement intellectuel et spirituel de Kertész, cet ouvrage peut être considéré comme la clé de voute qui soutient son édifice romanesque. Le sous-titre, une métamorphose, est éloquent: on y voit l'auteur se transformer au gré des lectures et des traductions qu'il fait de Wittgenstein, de Nietszche, d'Hofmannsthal, de Freud et de Canetti.
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